2019. L’OCDE dévoile une statistique sans appel : 14 % des emplois dans ses pays membres fortement menacés par l’automatisation, 32 % autres en pleine mutation. Si la productivité grimpe, les salaires, eux, ne suivent pas toujours le même tempo.
L’automatisation et l’intelligence artificielle rebattent les cartes des tâches quotidiennes. Certaines professions gagnent en efficacité, d’autres voient leurs repères s’effacer. Les dispositifs de formation peinent à suivre la cadence imposée par la technologie, tandis que des métiers entiers basculent dans l’histoire. Ce qui hier semblait acquis, aujourd’hui se transforme ou disparaît.
Progrès technique et transformation du travail : un constat incontournable
De Paris à Boston, l’histoire économique regorge d’un constat : le progrès technique exerce une influence décisive sur le facteur travail. À chaque révolution industrielle, ce sont les modes de production qui vacillent, les hiérarchies qui se renversent, les organisations contraintes de revoir leurs méthodes. Schumpeter a forgé l’expression : destruction créatrice. Les innovations technologiques déstabilisent les routines, ouvrent de nouveaux horizons, font surgir des besoins inédits.
Le progrès technique nourrit la croissance économique. Pourtant, ses effets sur l’emploi restent ambigus. Plus de productivité, plus de marchés, mais aussi disparition de nombreuses tâches standardisées. Les NTIC, technologies de l’information et de la communication, illustrent parfaitement ce phénomène. En France et dans tous les pays développés, la structure économique migre de l’industrie vers les services, du manuel vers l’immatériel.
Philippe Aghion n’y voit pas un jeu à somme nulle. Le progrès technique ouvre des chantiers d’emploi dans l’innovation, mais déstabilise les secteurs intermédiaires dont la productivité stagne. Pour l’Europe, la question se pose : soutenir l’innovation tout en accompagnant les transitions professionnelles. Les prochaines années seront un test grandeur nature pour transformer ces effets du progrès technique en moteur d’ascension collective.
Quels emplois menacés, quelles compétences recherchées à l’ère numérique ?
La hiérarchie des métiers vacille sous la poussée du progrès technique. L’automatisation cible d’abord les tâches répétitives, normées, où la machine excelle. Saisie de données, logistique, chaîne d’assemblage : ces fonctions subissent de plein fouet la transformation. Le concept de chômage technologique n’a rien de théorique : les chiffres de l’Insee sur l’industrie française confirment la tendance, accélérée par les NTIC.
Le second machine age, tel que l’analysent Brynjolfsson et McAfee, accentue le fossé entre emplois routiniers et métiers à forte valeur ajoutée. Les travailleurs qualifiés tirent leur épingle du jeu : analystes, ingénieurs, développeurs, data scientists, tous ces profils capables de concevoir, d’analyser, d’innover, voient leur horizon professionnel s’élargir. À l’inverse, les postes intermédiaires, techniques ou administratifs, s’effritent peu à peu.
Voici les compétences qui font désormais la différence :
- Compétences analytiques : traiter des volumes massifs de données, maîtriser les outils numériques.
- Créativité et résolution de problèmes complexes : là où l’algorithme s’arrête, l’humain prend le relais.
- Communication et adaptabilité : la machine calcule, l’humain convainc et s’ajuste.
Les effets positifs sur l’emploi existent, mais profitent avant tout aux secteurs innovants. La France et l’Europe cherchent à former, accompagner, anticiper. L’objectif : éviter que le progrès technique ne devienne une menace durable pour le travail.
Répartition des revenus : vers de nouveaux équilibres sociaux et économiques
L’essor du progrès technique bouleverse la répartition des revenus entre capital et travail. Les gains de productivité issus des innovations font avancer la croissance économique, mais les règles de partage changent. Dans les pays développés, la part des salaires recule dans la valeur ajoutée, tandis que les profits des entreprises montent en puissance. La France suit ce mouvement, comme l’attestent les statistiques de l’Insee depuis le début du siècle.
Un constat se dégage : la croissance ne se diffuse pas de façon homogène entre les facteurs de production. Les détenteurs de capital, actionnaires ou propriétaires d’actifs technologiques, captent une part croissante des gains de productivité. Les salariés voient leur pouvoir de négociation s’effriter, surtout dans les fonctions exposées à l’automatisation et à la numérisation.
Quelques tendances se détachent nettement :
- Les secteurs technologiques affichent des différences de rémunération de plus en plus marquées.
- Les emplois peu qualifiés subissent une pression constante, pendant que les profils recherchés voient leurs revenus grimper.
La métamorphose du facteur travail entraîne des ajustements sociaux profonds. Le débat s’intensifie sur la fiscalité, les mécanismes de redistribution, la protection de ceux que le progrès technique pourrait laisser à l’écart. En France comme en Europe, la réflexion s’oriente vers la formation et la répartition des richesses.
Penser l’avenir du travail face aux défis technologiques et humains
Le progrès technique renouvelle entièrement le jeu du capital humain. L’enjeu ne se limite plus à remplacer un ouvrier par une machine : il s’agit désormais d’évaluer la capacité d’adaptation, d’apprentissage et d’innovation collective. Les innovations technologiques imposent une montée en puissance de la formation continue, qui dépasse largement les dispositifs habituels. Pour les travailleurs, la mobilité et la compréhension des transitions deviennent des impératifs.
Voici ce que la transition technologique exige aujourd’hui :
- Des compétences hybrides : maîtrise des NTIC, créativité, analyse poussée et sens critique.
- Une éducation qui va au-delà du diplôme initial. Les cycles de recherche et développement se raccourcissent, les métiers se transforment plus vite que les programmes scolaires.
L’Europe et la France multiplient les pistes. Les politiques publiques évoquent la croissance verte et l’économie circulaire pour tracer de nouveaux équilibres. Philippe Aghion le rappelle : miser collectivement sur la connaissance, actualiser sans cesse les compétences, anticiper les besoins à venir. Les emplois qualifiés appellent une pédagogie repensée. Dans ce paysage mouvant, l’agilité fait figure de ressource indispensable, aussi précieuse que la technique.
Le travail change de visage à mesure que la technologie avance. Reste à savoir si la société saura mettre le progrès au service de tous, ou si la fracture ne fera que s’élargir. Le futur du travail n’attend pas.


